sculpteur de mots

Publié le par VENNER YANN

                                                  SCULPTEUR DE MOTS

 

 

Il y avait du côté de Plufur, dans un petit hameau verdoyant, où broutaient deux moutons, un sculpteur sur granit nommé Jobic.

 

Du chant du coq jusquau coucher de lanimal, lhomme taillait, frappait, piquait, bouchardait, cognait, effleurait la pierre et autres verbes du premier groupe, qui font si bien dans les dictionnaires.

 

Puis le coq sendormait, Jobic sarrêtait, se lavait les mains et pouvait sadonner alors à sa deuxième passion ; les mots croisés. Tous les soirs,  de sept heures à neuf heures, sauf le dimanche, où il buvait copieusement au café du village, il cruciverbisait, ou verbicrucisait, selon lhumeur. Cest à dire que Jobic remplissait des grilles, ou les fabriquait, noircissait des cases, remplissait des espaces, inscrivait des lettres, voyelles ou consonnes, selon les avatars linguistiques de la providence, du Petit Larousse et du Grand Robert. Cétaient là ses copains de jeu et il  pouvait rester ainsi, contempler des syllabes ou des mots qui faisaient lamour sous ses yeux ; un I pénétrait un O, une voyelle ouverte accueillait une consonne du genre fermée, un V aux jambes écartées recevait, en hôte accueillant, une diphtongue distinguée. Tout ce petit monde procréait  à linfini et dans un bonheur de chaque instant.

 

 

Jobic excellait dans ce domaine croisé des mots et rêvassait quelquefois, accoudé à la fenêtre de sa sobre demeure. Son regard lemportait alors, loin, bien au-delà de Plufur ; et il croyait entendre le vacarme ancien de célèbres batailles : les cris des Croisés devant Jérusalem, les Sarrasins en fuite, les tours de Babylone, sécroulant dans un joyeux et poussiéreux babil, les cavaliers de LIslam, sur leurs petits chevaux arabes, croisant le fer contre les tribus berbères du Maghreb, cet autre finisterre, ne se couchant jamais devant personne. Jobic, un soir, rencontra  même Jugurtha ! Affolé devant tant de fureur, par cette histoire au galop, qui avait du sang jusquau ventre, il referma la croisée et replongea sèchement le nez dans ses grilles, dans lécrit décroisé.

 

Ayant alors achevé ce voyage intérieur à coups dalphabets modernes et antiques, Jobic  laissa sécher lencre  rouge de ses grilles qui, éclairées par un croissant de lune, offraient leur doux babillage à la nuit. Pendant ce temps, il mangea, tranquille comme Baptiste, son voisin le plus proche, sa soupe qui avait mijoté dans lâtre. Les légumes du jardin étaient bons. Le breuvage épais lui descendait dans les entrailles comme une manne sacrée ; puis Jobic retourna à ses deux moutons, leur compta rapidement fleurette et sendormit entre ses deux compagnons, serein et satisfait de sa journée créatrice.

 

Cette double  vie, à laquelle il avait fait le double voeu de travailler de tous  ses  os, tout en samusant comme un petit fou, sarrêta net un triste matin. Le coq était mort, étendu raide sur le seuil du pen ty, dune bronchite foudroyante et cruelle. Jobic eut beau lui souffler dans les plumes, la bête ne broncha  pas. Neuf heures étaient passées, la journée  démarrait bien tard et en plus du pied gauche. Il enterra le gallinacé dans le pré, fit une brève prière au défunt. Puisque le réveil-matin ne fonctionnerait plus, puisquil avait perdu un compagnon fidèle et un chanteur hors pair, Jobic, prit un mouton sous chaque bras, après avoir écrit sur la porte dentrée : A VENDRE.

 

Il quittait sa maison par un jour de printemps et décida, en son bel et for intérieur de changer de profession, ou  peut-être même, de prendre une année sympathique, pour voir le monde et son cortège incessant de curiosités.

 

Conscient ou non, il abandonnait pourtant là un patrimoine culturel assez impressionnant, une fortune esthétique et silencieuse : plus de deux-cents  sculptures, auges en granit, cheminées, statues, puits et fontaines de jardin, vasques et colonnes, animaux divers et gargouilles de tous poils ... sans compter les milliers de grilles de mots croisés quil navait même pas pris le temps dexpédier par la poste. Il tirait un trait avec cette vie, trop vaniteuse à son  goût, comme sil se sentait presque coupable davoir autant créé, alors quon sétripait sur la moitié de la planète. Drôle de bonhomme et drôle de raisonnement, mais cest comme ça ; le coq était mort et la terre pouvait bien recouvrir les statues de ses herbes folles, la décision était prise.

 

En chemin, il sarrêta au Café du dimanche, là où, réglé comme un moine, il prenait sa cuite hebdomadaire.

 

- Tiens ! Tu viens nous vendre tes moutons, ou bien tu te maries, ou les deux à la fois ? dit le patron, un certain Manu qui avait fait lAlgérie.

 

Fait ou plutôt défait, car ce salopard ny était pas allé de main morte avec les indigènes qui étaient pourtant, comme lui, des fils et petits fils dagriculteurs, tous enfants de la même terre. Mais depuis que la Méditerranée traversait la France comme la Seine traverse Paris, il fallait bien, bien sûr, défendre bec et ongles nos trois départements, ajoutait bêtement le Manu, baptisé depuis Manu Militari.

 

  - La guerre de libération nationale, ils  pouvaient bien se la foutre au cul, ces Algériens ! maintenant quelle lui avait pris un frère, un jambe et loeil gauche. Sacré Trinité et foutu combat ! aimait-il à répéter, comme sil cherchait des complices pour le plaindre.

 

Jobic déclara, à la cantonade.

 

- Ici, ça sent lmoisi ! Jai besoin dair et docéan, dhorizons vastes. Je me casse ! annonça fièrement le sculpteur. Et il posa ses deux moutons sur le bar.

 

- Tiens, cest ma tournée ! offre-leur un Ricard !

 

On crut que lhomme était devenu fou. On crut que la solitude et le célibat avaient fini par lui emporter la raison ... Bref ! On le voyait déjà enfermé à Bégard.

 

 

 

Mais on but tous à la santé du futur voyageur, à cet homme aux semelles bien devant, et une fois les moutons vendus à un voisin, et lannonce de la vente du pen ty passée sur Internet, Jobic reprit sa route, avec quelques millures dans sa poche.

 

 

Il prit des chemins de traverse, voulut revoir les sources de son pays, entendre à nouveau le chant buissonnier des oiseaux, dormir à la belle étoile, libre et sans contrainte, prendre son temps. Petit coureur des bois, Jobic riait sous sa moustache de vieux philosophe et se sentait le frère dHéraclite dEphèse. Il fit un crochet au lieu-dit Les Sept Saints, alla saluer à la chapelle, dont la clé était au café den face, les Sept Dormants et leur petit chien. Il évita de sy rendre le jour du pardon islamo-chrétien car il ne supportait ni la foule, ni la messe, ces espèces despaces à moitié sectaires et qui  nétaient guère propices à la réflexion, voire à la méditation, pour les plus sincères.

 

Arrivé, par un jour de septembre - il avait vraiment pris le temps - au chef-lieu de canton de Plouaret, il alla voir à lagence Imhobil si la vente sétait faite.

 

- Pour sûr ! quelle dit la secrétaire, une bigote de Pluzunet, toute en bras nus et solide comme un dolmen. Cest un Juif américain, du nom de Deubeul Youbouch, qui la achetée cet été. Il a bien un peu râlé rapport aux  tas de cailloux qui encombraient lentrée de la propriété, et pour tout le foutoir de journaux empilés, mais un tracto a balancé  tout ça à la décharge, en un temps record. Ils sont tout de même forts, ces Américains !

 

- Pour sûr, Madame, quils sont les plus forts ! Quest-ce quun morceau de granit pour eux ? Alors que nous, on suse le coeur, les mains et la raison à vouloir façonner un autre monde, tout en sculptures plus belles les unes que les autres et si différentes, voire sacrées, Eux, ils vous expédient ça dans un autre monde, un  Au-delàcocacola et comme ça, ya plus dproblèmes ! Cest vrai quils sont sacrément forts ...

 

La secrétaire avait très envie den boire un, justement, de Coca-Cola !

 

Ravie davoir en face delle, un vrai Breton aussi sensé, elle lui remit un gros chèque qui, une fois, les transactions effectuées au Crédit Industrieux dArmorique, lui rapporta la somme  folle de cinquante-deux millions de millures, ce qui laissait de quoi voir venir.

 

 

Pour  remercier cette femme avenante, Jobic, qui  nétait pas rancunier, lui offrit un gros bouquet de nénuphars multicolores. Elle coassa de joie, se voyant déjà à léglise, au bras de cet homme si mûr et si droit, tandis quon entonnait  la marche de Mendelssohn. Elle qui pensait que lamour nexistait que sur TF1, elle croyait voir souvrir les portes du Paradis terrestre. Mais Jobic senfuit à toutes jambes, inaliénable.

 

 

Alors, libre comme lair et les poches bien  garnies, il prit le chemin de la gare. A Plouaret, il monta dans le serpent de fer venant de Brest, changea de guingois à Guingamp pour un cheval vapeur encore plus rapide et, à bride abattue, descendit à Montparnasse, la Bienvenue. Cétait la capitale de la poésie et Jobic, le meilleur poète de Plufur.

 

- Parnassiens, à nous deux ! dit-il dans un vers libre, coupé à lhémistiche.

 

Cette phrase historique, il lavait déjà entendue, sous une autre forme, plus paradigmatique, mais regardons lavenir sans oublier Balzac, cet immense artiste qui susa à la tâche, pour éponger ( bien souvent ) ses dettes. Et de plus, à peine marié, mourut  dépuisement après tant dhectolitres de café. Une vie de forçat. Forcément, ça allait épuiser plus dun élève, après coup. Etudier de grands auteurs. De quoi tomber de toute sa hauteur, oui ! Quelquun se met à écrire et tout lalphabet du monde vous dégringole sur la tête. Et dire que les Gaulois, pour partie ancêtres des Français, navaient, en bonne intelligence, laissé aucune trace écrite ! Quels sages ! Quels héros modernes ! Et nous, obligés de réinventer leur culture, de réifier un monde perdu, monumental et souterrain ! Jobic en était là de ses réflexions, quand il saperçut quil était seul sur le quai. Sa réflexion littéraire lavait é-garé, et si le bonheur selon Charles Cros, nexiste que dans les gares, notre Jobic, lui ny trouva pas son compte. Tout y était laid, pas de calme, pas de luxe et pas de volupté. Notre étonnant voyageur, abasourdi devant tant de laideur, passa devant des guichets tristes et moches. A lintérieur, des femmes semblaient y travailler, enfermées comme des poules en batterie. Mais personne ne gloussait, pas un coq ny chantait et Jobic, à la pensée de son coq mort eut envie de pleurer. Avec son chapeau de travers, ses longues moustaches, et sa cape de pélerin, ses longs cheveux argentés flottant au vent des sombres couloirs, il ressemblait à un renard perdu, ou à un  loup des steppes, venu de lOuest sauvage. Les gens le prenaient pour un acteur de cinéma qui naurait pas eu le temps de se changer. Mais Jobic ne jouait pas la comédie. Cétait un être noble, primitivement artiste. Il entrait dans un nouveau monde, pour voir.

 

 

Il avait emporté dans son maigre bagage, une très vieille soupière de chez Henriot. Pièce inestimable à ses yeux. Il alla en négocier le prix chez un antiquaire du faubourg St Honoré.

 

- Bonjour, mon brave hommes des bois, lui sourit une blondasse peu amène. En quoi puis-je vous être utile ?

 

Son air supérieur et dégoûté de la sauce fit monter la moutarde au nez de Jobic. Il sortit la soupière du XIX siècle, emballée dans une double page du Télégramme de Brest et de lOuest. Silencieux, il montra la pièce.

 

Dun geste las, la femme qui portait un badge au nom de Monique Robin, regarda lobjet, horrifiée.

 

- Mais ça na aucune valeur ! Cet objet na plus cours ! Nous sommes entrés dans lEurope cher ami, nous sommes passés dans lavenir. En plus, votre soupière, si cen  est une, est peinturlurée avec des Bretons dessus  ! Cest tout simplement une horreur ! Je vous rappelle que la France est entrée dans l_uro, et que les régions, tout leur folklore, et leur baragoin dun autre âge, sont passés à la trappe. A part quelques  peintres et écrivains bretons, tout le reste est devenu  invendable. Vous mauriez apporté un manuscrit de Renan, ou un original de Gauguin, à la rigueur ! Adressez-vous plutôt à un musée. Ici, ce nest pas un dépotoir !Du Henriot ! De chez Henriot, je ne connais que leur champaaaagne ! Vous connaissez peut-être ?

 

 

 Jobic, qui ne reconnut pas en elle une descendante dArmand Robin, heureusement ! aurait pu lui expliquer que cette oeuvre peinte était composée de pigments très rares, que lartiste avait travaillé chez Henriot, en réinventant de nombreuses techniques, que la cuisson de la pièce avait nécessité des recherches infinies ... A quoi bon ? Cette histoire dun artiste -rare et resté inconnu- à la rencontre dune terre cuite  et peinte, transformée en chef-doeuvre, nintéressait plus personne aujourdhui.

 

Plus que vexé, Jobic aurait bien fendu le crâne de cette petite demeurée, commerciale inculte, mais trop généreux de coeur, il dit avec une ironie mordante :

 

- Merci, Madame Robin. Continuez donc à bien astiquer vos petits robinets, et le monde sera plus propre. Il la laissa là, dubitative, sur ce compliment si bien tourné.

 

 

Jobic, dun pas alerte, se rendit chez le coiffeur pour se mettre à la mode des incultes. Il se fit raser le crâne, couper les moustaches, puis se rendit chez un marchand de vêtements de luxe. Il avait décidé dépouser la peau dun vrai Parisien. La peau seulement, car question didées, pas question de renier son passé breton, propre et intime, vieux de cinquante ans. Il allait jouer avec ce monde, sy intégrer pour mieux le pervertir ou le redresser, le plus modestement et pacifiquement possible. Il lui fallait un portable ! Il en acheta un pour faire limportant ! Il lui fallait une trottinette, une BMW. Il acheta ces babioles qui lamusèrent quelques jours. Jobic fréquenta les vernissages, les salons littéraires, les premières au théâtre. Il riait comme un dératé au milieu des scènes les plus tristes. Il pleurait comme une baleine quand il aurait fallu rire. Ce perpétuel décalage le faisait passer pour un original ou pour un  artiste. Quelquefois, il fut chassé de la salle comme un malpropre. Ces expériences heureuses ou malheureuses le confortaient dans son savoir acquis. Il rencontra des gens brillants, des pleutres, des couards, des carpettes, comme partout ailleurs ; mais peut-être un peu plus  soumis que chez lui, là-bas, à Plufur, dans ce Trégor discret et pourtant si prolifique, où lâme humaine pouvait sébrouer comme un cheval fougueux. Où le vent de la mer, salé et cinglant comme un fouet, vous empêchait de vous affaler dans un désespérant silence.

 

Où la voix des femmes océans troublait le coeur des hommes au point de leur faire perdre leur sens aigu de la terre, et si dure à cultiver que soudain, lon abandonnait tout pour traverser dimmenses espaces liquides. Noyer des chagrins, essuyer des tempêtes, et puis pleurer, les pas du passé  marchant dans les pas de lavenir, hier dans les pas de demain. Hier dans les pas de demain. Oui ! Jobic était tourné vers lavenir, petit phare jaunâtre dans un monde enfumé, bruyant, monde qui soubliait dans des rêves uniquement tournés vers la finance.

 

Un compagnon de soif laccosta au Bar des deux ragots.

 

- Ta tête est bizarre ! Tas lair tout chose ! Si tu cherches une boussole ici, cest pas lendroit. Ici, cest plutôt du genre frimeur et intello, et encore quand je dis intello, je suis poli. Faudrait plutôt dire, gueule de raie réac à faire semblant de lire Le Figaro, tête de noeud occupée à parcourir Le Monde, tête à claques et à chapeau mou, faisans faisant semblant et déjà faisandés, singes hurleurs au Jardin Déplanté, sans racines, sans culture, lecteurs sans voyages, guenons acides et sans orgasme, gueule de foutre à se foutre en lair ... voyageurs en Quatre quatre, intérieur cuir, aventuriers de lasphalte bien propret...

 

- Eh ben, mon cochon, tu en tiens une sacrée  ! besoin de régler ton ardoise au bar des grandes douleurs ! Tiens ! remets nous ça, le patron ! beugla Jobic, avec sa verve coutumière brute de Plufur.

 

 Le loufiat, habillé en manchot des Iles Carnaval, fit la gueule en apportant les deux  double-Cognac.

 

  - Du hors dâge, en plus ! pour ces péquenots sortis des égouts de la terre ! pensait petitement lesclave derrière son comptoir.

 

Les deux buveurs se présentèrent à tour de rôle et avec les honneurs. Pas possible ! Un gars de Plufur qui rencontrait un frère de la côte, un Trécorrois, un habitant de Tréguier, nommé Fanchdu ! Ici ! en pleine décadence ! Un miracle ! Recognac ! Le choc ! Rerecocognac ! Le trouble ! Rererecococognac ! Là ! ça suffisait ! Maintenant on pouvait reprendre ses esprits ! boire enfin plus calmement ! Mais lémotion, quand ça vous prend ...

 

- Quest- ce que tu fous à la capitale, toi, une lumière de ton espèce ? dit Jobic.

 

- Oh ! pas grand chose, je vends des huîtres sur les marchés. Un ptit commerce avec mon beauf !

 

- Et tes heureux ?

 

- Couci-coucà ! Ca dépend des semaines, des mois en R, en RER, du jusant et du ptit Jésus, du courant et des gwen ha du, du ptit vin blanc, des invendus.

 

- Et tes venu changer de fatigue ici, échoué comme un vieux phoque ?

 

- Vieux, vieux, un peu de respect, je viens davoir cinquante ans.

 

Publié dans essais littéraires

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