Petit traité d'ethnologie bretonne

Publié le par VENNER YANN

                                     Petit traité d’ethnologie bretonne

                      par le professeur Charles Esprit de Mortemagne, membre de l’Académie Royale de Lutèce, an de grâce 1923 de notre ère.                
        Extraits des carnets et statistiques du professeur, retrouvés dans les poches vides du défunt, ivre-mort, noyé, nu et battu au haut d’un vieux chêne foudroyé .(Note de l’éditeur.)

                                     
...Le Breton est un charmant petit animal de compagnie. Il jappe en noir et blanc, travaille d'arrache-pied, mais n'aboie jamais.
Docile quand on le bat, habitué d'avoir servi de chair à canon, il rumine avec vigueur son chagrin qu'il a fort courtois. S'il pleure, c'est de la pure poésie, pleine d'embruns, de bruines et de granit.
Neuf Bretons sur deux ont des dents cariées...
La Bretagne est belle en toutes saisons, surtout sous les nuages. Ce sont de vrais nuages blancs, cotonneux, comme la toile métisse  et les dessous de lin qui grattent les ancêtres à l'entrejambe. La lessive y sèche vite sur l'ajonc. L'ajonc sèche vite devant l'âtre. L'âtre n'attend pas l’heure du thé, mais du cidre, à volonté.
Les chapelles y pullulent, comme les chouettes, tellement nombreuses; et les saints, si innombrables, que l'on se pique de religion au point que ruchers et fourmilières jalousent les croyants...
Une fourmi bretonne sur deux va aux vêpres...
Vêtus à chaux et à sable, nourris de maquereaux et de prêches, les indigènes pratiquent modestement l'art du cochon, de la pomme de terre et de l'artichaut précoces. Primeuriste dans l'âme, l’autochtone est aux avant-gardes de l'instinct primal. Philosophe sans le savoir, il erre sur de tortueux chemins creux, quêtant le vol du gerfaut et le passage du Paris Brest. Loin du natal charnier, il ne lit pas Chateaubriand et n'a guère le loisir de fréquenter les écrivains graffineurs.
Issu du pays breton ou du pays gallo, l'habitant parle une troisième langue, étrangère elle aussi : le français. Rarement féru de grec ancien et de latin antique, le Breton n'est pas classique pour deux sous. Plutôt dépensier que thésauriseur, cette cigale nordique chante sa complainte dans les fêtes nocturnes, se nourrit de sagas et voyage à cheval...
Un cheval sur dix irait à la messe...A vérifier...
Agriculteur invétéré, il préfère son postier breton à tout autre. Dès l'aube, à l'heure où fleurit la bruyère, il nourrit son cheval de café noir, de josken et de tartines beurrées bien avant que son épouse, le plus souvent postière au bourg voisin, ne se lève.
Le couple breton vit largement, mais jamais au-dessus de ses moyens. D'abord, l'air trop pur l’asphyxierait. Loin d'être un bipède borné par un horizon de bocages, il sait, quand le Crédit Agricole l'exige, abattre les talus, enlever ses oeillères, cacher son jeu, son vin et ouvrir son esprit à l'agriculture intensive et moderne. Du fait, les rivières sautent de joie, débordent de vitalité et éclaboussent quelquefois les villes pour la plus grande curiosité des touristes...
Un Breton sur deux est une Bretonne de sexe opposé...
Le Breton est farceur. Il se déguise la nuit en loup de mer pour faire peur aux korrigans et aux menhirs. Parfois, malheureusement pour sa voix, il se saoûle comme un poisson dans l'eau, ce qui nuit à son image d'appellation poète désespéré. On lui jette alors une autre bouteille à la mer ou une bouée, selon l'état dudit noyé.
La Bretagne est granitique, mais moins têtue qu'on le dit. Sa langue danse hors des sabots battus, ponctuée par d'affreuses bombardes qui vous dévorent le tympan. Doué pour le labour, le Breton sait creuser profond. C'est d'ailleurs lui qui a créé le métro parisien.
Quatre Bretons sur trois se prennent pour des Mousquetaires...
Comble de malchance, la Bretagne n'a pas de pétrole. Elle le fait alors venir par bateaux qui heureusement parfois s'échouent sur les côtes très découpées. La côte sert ainsi d'ouvre-boîtes pour les coques de noix.
Cet animal marin a les deux pieds sûrs, pense à tout, et peut  donc continuer de rouler gratis, de rouler son prochain, dans sa bannière de faux bagnard. Il reste imposant sans vouloir être imposable...
Dix huit pour mille ont un nez au milieu de la figure...
Dans chaque village, il existe au moins une Maison de la Culture. C'est là que se joue l'avenir du Breton, et pas toujours sur un air d'accordéon. Ces maisons s'appellent le plus souvent des maisons de tolérance où le pouvoir jacobin et étatique est mis à mal. On n'y tolère que les jeux de société, bagarres, disputes, avoinées en tous genres et chapeaux ronds volants. Puis, quand la tempête est passée, chacun retourne à ses occupations favorites : la pêche au saumon, la boule, la galoche ou la gavotte.
Trois Bretons sur trois font la paire...
La frontière bretonne est très surveillée depuis que les étrangers essaient d'acheter des terrains au bord de la mer. Pour empêcher cette rapine toute française, on doit payer une taxe énorme baptisée la taxidermie. Ainsi, se retrouvent empaillés, les touristes qui auraient voulu déposséder le Breton de sa Terre. Les taxidermisés font très jolis dans les hangars bretons et sur les cheminées, quand ils n'ont pas eu la grosse tête d'avoir voulu examiner les moeurs bretonnes sous toutes les coutures...
 
Chacun se retrouve ainsi à sa place et les bourgs retrouvent leur calme, la mer son jusant, la crêpière son billig, la Maryvonne son Yannick et le rocher son bernique.
Les moeurs et les coutumes bretonnes ont encore de belles journées devant elles, en attendant la procession prochaine et qui ne saurait tarder...
Tous les vrais Bretons auraient émigré... A confirmer...

Publié dans essais littéraires

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