nouvelle, Hypermnésie

Publié le par VENNER YANN

HYPERMNÉSIE

 

 

Flaques de vie. Bourrasques. Ressacs. Eaux mêlées. Le bruit grouillant des galets sur la grève s’agglutine à mes oreilles. S’accroche à mes basques l’humide odeur du varech. Il est midi, l’heure du sel, l’heure du sol et le sable de plus en plus caractériel me fouette les joues. Un lourd collier de moules - pris dans un laminaire errant - vient battre ma botte. Le fardeau noir, dans un bruit de castagnettes, enserre ma cheville droite. Par jeu, mon pied gauche se met à boiter ; j’avance en cadence, voûté par l’océan, couché à demi sous les rafales ; il est midi, l’heure du sel, et l’horizon mugit.

 

J’enfonce tour à tour mes pas dans la gluante vase. Succion garantie, mes jambes ont du succès. Des bulles énormes crèvent, nauséabondes sous le caoutchouc de mes empreintes ; vase et fucus mêlés. Je suis en rythme et l’estuaire suinte. Midi chavire ; de tous côtés, le vent grossit sous mon ciré. Je suis le violeur violé, tour à tour pénétrant la glaise au pas cadencé, tour à tour aspiré, respirant fort et soulevé de terre. Élévation à marée basse - Révélation à voix haute, mais si vague, si fragile, déjà emportée avec les embruns. La bouche emplie de brume, ma langue lape des échos issus d’un géant coquillage. L’heure du sel a rattrapé les aiguillons du vent. C’est un moment de comédie. On patauge comme un mollusque flasque mais caparaçonné. Un crustacé me fait la course. Il est midi passé et le sel a fondu, comme une horde sauvage sur l’étrange promeneur désormais rattrapé par la marée si joliment frissonnante. Cette balade au jusant m’a fait du bien, “remis les idées en place” comme il est dit ailleurs et par d’autres, désignateurs adroits d’expressions maladroites. Cette balade, cet hymne, cette ballade au jusant donc, disais-je, cette entrave à la liberté du récit qui n’en doutez-pas, sera saupoudré à la fleur de sel, à la poussière de mémoire épicée à l’héliotrope, à la madeleine, au mûrier, à la sensation kinesthésique près, cette diffraction du personnage principal ayant pour principe premier de ne pas décliner son identité à tous les genres et à tous les modes du démiourgos onomaton bâtisseur de cathédrales (confer Proust et consortilèges), cette balade - me répéterai-je assez ? - aurait-elle quelque chose : de gratuit, d’un acte manqué, d’une lubie, voire d’une escapade virant à l’excursion ? Qu’importe ? La pataugeoire, avec ses accessoires, ses ingrédients, est en classe et le spectacle peut commencer : Babar joue dans le sable avec ses petits camarades mais comment le reconnaître ? Ah oui, c’est lui qui joue avec un coquillage, celui-là même que j’entendais tout à l’heure pendant la sieste.

 

- Maîtresse, hein il est vilain Babar ! La classe écoute, soupçonneuse...

- Mais pourquoi donc Yannick ? Regarde comme il est gentil avec ses amis... Il fait...

- Non ! Il m’a volé mon coquillage. C’est un gros voleur, je le déteste.

 

Subjuguée, la maîtresse réfléchit à toute vapeur. La classe, mal réveillée, attend la suite de l’histoire comme on attend la mort : patiemment, avec la lourdeur du spectateur ahuri qui a payé sa place et qui veut voir la fin, même si c’est la sienne, sa propre mort racontée x fois par les autres, puisqu’il ne peut pas se l’inventer lui-même : trop peur, ou pas le temps, le travail d’abord, et le temps qui semble figé. Moi, je me marre. La maîtresse est ma meilleure copine, plus gentille que ma mère, c’est pas rien ça !

Encore que ma mère, elle, m’aime mais c’est normal, elle est ataviquement maternelle comme une vache aime son veau, une poule son poussin ; mais je préfère la petite poule rousse pleine de courage et féministe à bloc. Alors, je reviens à ma bergère de maîtresse ; c’est ma copine, mais là, elle est tombée sur un os, une défense d’éléphant !...

 

- Babar va te rendre ton coquillage !

 

Et elle se rend à son bureau, dérangeant le cercle des enfants, troublant l’heure du conte, transgressant les lois de la pédagogie pour un petit merdeux qui confond ses rêves avec un bel album offert par la plus magique des conteuses, à toute une classe.

 

Elle fouille dans tous les tiroirs et revient, tenant derrière son dos un objet caché à mes regards mais pas à ceux de certains qui, déjà, pouffent. Je me sens moite. Mes cuisses se serrent, nues, sur le banc. Il fait chaud et mes deux voisins “m’agglutinent”. Non ! C’est pas vrai ! Je pisse dans ma belle culotte courte portée vaillamment par toute la fratrie antérieure. C’est chaud. Flaques de vie. Je suis collé à mon banc par la jouissance. Mon petit sexe se ratatine dans cette marée honteuse. Ressacs, eaux mêlées : je pleure, je frissonne et la maîtresse me tend, lèvres rutilantes, avec le plus radieux des sourires, un énorme buccin tropical et nacré.

 

- C’est à toi, je te le rends. Babar sera puni !

 

Et elle referme le livre magique à peine commencé à la grande confusion de toute la classe.

 

- Je raconterai la suite demain. Maintenant, à vos table pour l’écriture.

 

Et comble de l’orgueil, j’eus droit à des vêtements secs après que ma bonne fée m’eut enjoint à la suivre jusqu’à la pièce attenante où, une vilaine femelle de service me liquéfia de son horrible regard d’eau grise et glauque.

 

Le vent souffle dans la cathédrale. L’architecture initialement programmée serait-elle en train de s’effondrer ou de se fondre en de tacites réseaux ? Une cathédrale ou une robe pour Proust, une petite robe de fête ? Une cuillerée pour papa ? Mais à qui profite l’annamnèse ? A qui profite la rime ? Encore un effort et cent malices. Approchez votre nez ! Respirez l’air du large. Babar est en ballon au-dessus de la mer. Babar est au Congo et sa femme endormie. Des sauvages l’agressent, l’attachent impunément. Un peu plus, je sortirais bien mon canif - le bleu à croix suisse que j’ai eu avec mon parrain pour mes cinq ans - mais j’ai conclu un pacte de non-agression avec maîtresse, on s’aime trop tous les deux, mon canif pour tailler en morceaux ces sauvages qui rigolent en enfilant les vêtements (et cet imbécile de Babar qui a abandonné Céleste), les habits qui sèchent, et ils se tortillent la tête dans les manches vertes, la tribu se gondole, mon couteau va jaillir ! Babar arrive ! Ouf ! Il ne me fait pas peur. Je défendrai sa femme la prochaine fois ! Il se croit tout permis ce pachyderme de carnaval, qui n’a même pas un canif bleu (avec le tire-bouchon incorporé, mais parrain m’a dit que j’aurai la fessée si je débouche encore les douze Côte Rôtie qu’il a eu pour ses vingt ans de mariage ; offert par l’abattoir, il est boucher mon parrain et qu’il a dû boire tout le vin avec ses amis vu qu’ils ont dit qu’il était débouché maintenant et que t’aurais pas dû lui offrir un couteau à ce petit merdeux. Mais ils rigolaient bien à chaque bouteille vidée et commençaient à me trouver sympathique avec mon couteau et ma culotte courte grise en coton bien repassée par maman) pour défendre Céleste, la pauvre petite jeune mariée attachée par les sauvages et eux ils faisaient des castagnettes - les invités de mon parrain - avec les cent litres de coquilles de moules vides, ils faisaient leur concert en la mineur ou en laminaire avec leur tête de bouchers. C’est vrai qu’à l’abattoir, on a des bottes pleines de sang avec collées parfois des particules de tripes ou de graisse. Alors ça gadouille, on enfonce ; le pied gauche se met à boiter, empêtré dans la tripaille fumante et, l’agneau que l’on égorge, pleure à cause du bruit des castagnettes que les sauvages ont mis autour de leurs chevilles. Tout le monde danse, s’asperge de sang frais, de Côte Rôtie, Babar a perdu Céleste, tant mieux (elle est avec moi sous la table de mon parrain qui veut mettre du sel dans les bottes de ma maîtresse ; il a la salière dans sa grosse main poilue et rigole comme un forcené en glissant l’autre main sous la robe de maîtresse qui n’apprécie pas la plaisanterie alors elle prend le poivre et le déverse dans le verre de Côte Rôtie plein à ras-bord du parrain qui trouve la recette un peut trop salée à son goût ; bien fait !) alors il bagarre tous les sauvages sur la piste et c’est le gros (bordel ; j’ai pas le droit de le dire) bazar dans notre histoire.

 

Il est midi bien sonné et l’heure du sel a rattrapé les derniers rescapés de cette marée de souvenirs si joliment grisonnante ; comme les cheveux de ma maîtresse qui ondulent encore aujourd’hui autour de mes doigts alors que je m’endors doucement contre sa joue ; couché dans mon hamac, elle me berce doucement (avec sa trompe ?) et si je dors bien, un monsieur (M.F. ?) viendra m’apporter ma bouteille de lait, en verre, à capsule bleue comme l’océan. Mais chut. Pas de bruit. Bruits de pas... Flaques de vie. Je ris dans mon sommeil avec maîtresse dans mes bras.

Publié dans blacktrelouzic

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